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L’intelligence artificielle, à quel prix ?

La France est-elle entrée dans la course à l’intelligence artificielle ? Le rapport de la mission Villani et les mesures annoncées par Emmanuel Macron semblent l’attester. Derrière les vœux pieux et l’habileté rhétorique, l’État a-t-il néanmoins bien pris la mesure de l’enjeu ?

Le 29 mars 2018, entre les murs du Collège de France, le mathématicien et député LREM Cédric Villani a remis officiellement son rapport sur l’intelligence artificielle (IA), qui lui avait été commandé par le gouvernement. En conclusion de cette journée ponctuée par les interventions d’invités de marque, Emmanuel Macron a prononcé un discours traçant les principales lignes directrices du « plan IA » de la France pour les prochaines années.

Le plan français

Suivant les recommandations du rapport, le président de la République a égrené une série de mesures pour construire l’écosystème d’innovation le plus efficace possible au regard des capacités de la France, avec une particulière attention portée aux partenariats publics-privés. Il souhaite notamment faciliter la création de plateformes de partage de données et d’expérimentations, grâce auxquelles les administrations, les acteurs économiques et de la recherche, fussent-ils concurrents, pourront faire naître des synergies propices aux innovations.

Pour renforcer cette coalescence entre public et privé, Emmanuel Macron a annoncé plusieurs dispositifs : la création d’un Programme national pour l’IA piloté par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), l’ouverture des données publiques et des données financées sur fonds publics, ou encore la mise en place de « quatre ou cinq instituts dédiés à l’IA » sur le territoire français, ayant vocation à attirer des financements privés. Côté financement, précisément, l’État devrait débloquer au total 1,5 milliard d’euros sur l’ensemble du quinquennat, quand, dans le même temps, les États-Unis dépensent entre un et trois milliards de dollars par an et la Chine, 22 milliards de dollars annuels (annoncés) et 59 milliards à l’horizon 2025.

Les données, un enjeu sensible

L’ouverture massive des données est revenue en ritournelle dans les propos d’Emmanuel Macron. Données publiques, certes, mais le président de la République voudrait également négocier au niveau européen une ouverture des bases massives de données privées, en particulier les données captées par les acteurs monopolistiques – les GAFAM pour ne pas les citer (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft).

Emmanuel Macron justifie cette publicisation généralisée des données en tant qu’elles sont, pour une part, un « bien collectif », et que la recherche et l’innovation issues de leur traitement doivent bénéficier à l’Union européenne dans son ensemble. En retour, cela implique la mise sur pied et le renforcement d’un cadre européen strict sur la protection de ces données, autrement dit un cadre plus protecteur encore que le Règlement général sur la protection des données (RGPD) qui entrera en application dans tous les États membres au mois de mai 2018.

Avec les mutations technologiques en cours, les données sont nos seules richesses face aux géants américains et, demain, asiatiques. Il serait contreproductif de les laisser exploiter nos ressources sans rien percevoir en échange.

Cette question est loin d’être anodine. Elle interroge notre capacité à préserver notre souveraineté. L’inclination des agences américaines de renseignement à la captation des données personnelles des Européens doit, en effet, nous inciter à protéger leur accès et à garantir leur anonymat, d’autant que le Privacy Shield (1) laisse déjà aux Américains une grande marge de manœuvre à cet égard. En effet, les garanties offertes par les États-Unis ne sont pas au niveau des standards européens.

C’est pourquoi les données publiques, dans le domaine de la santé par exemple, pourront être accessibles seulement depuis l’Institut national des données de santé (INDS), mis en place en 2017, qui gère les données de l’Assurance maladie anonymement. Cet organisme devra faire figure de référence pour les modalités futures de mise à disposition des autres données publiques.

La gueule du loup ?

Sous les qualités d’éloquence du Président de la République percent néanmoins certaines contradictions. Le jour même de la remise du rapport Villani, Demis Hassabis, le fondateur et directeur de la désormais filiale de Google, Deepmind, annonçait l’ouverture d’un centre de recherche sur l’intelligence artificielle à Paris. Outre le risque que l’entreprise bénéficie du savoir-faire français à peu de frais (comme Facebook, Samsung, Fujitsu ou IBM), rappelons tout de même qu’elle a déjà été épinglée pour vol et détournement illégal de données. C’était au Royaume-Uni, en 2016.

La firme avait noué un partenariat avec le National Health Service, le service de la santé publique britannique, pour améliorer la prise en charge des patients atteints de graves insuffisances rénales dans trois hôpitaux londoniens.

Seulement, grâce à son logiciel d’IA (Streams), la firme a non seulement recueilli l’historique de données de tous les patients des hôpitaux, sur cinq ans, captant des informations aussi sensibles que des cas d’avortement, des prises éventuelles de drogues ou des infections au VIH ; mais pis encore, la société s’est également emparée des rapports des hôpitaux sur l’activité des patients, leur localisation et même l’identité de leurs visiteurs – sans que les individus, bien entendu, en fussent informés. Pourtant, c’est bien Demis Hassabis, le patron de Google Deepmind, que Bruno Le Maire s’est dit « honoré » de rencontrer, le jeudi 29 mars, quelques minutes avant le discours d’Emmanuel Macron.

On peut légitimement se demander si la communication politique autour du plan français pour l’IA est bien adaptée aux enjeux. D’une part, c’est la protection de nos données personnelles qui est menacée et, d’autre part, rien n’indique que l’État en retirera quelque bénéfice que ce soit.

Il est même probable que la France desserve ses intérêts en donnant un blanc-seing aux firmes technologiques afin qu’elles récoltent nos données sans nulle contrepartie, alors qu’il pourrait s’agir d’une monnaie d’échange incroyablement puissante, susceptible d’instaurer un rapport de force en notre faveur. Avec les mutations technologiques en cours, les données sont nos seules richesses face aux géants américains et, demain, asiatiques. Il serait contreproductif de les laisser exploiter nos ressources sans rien percevoir en échange.

(1) Il s’agit d’un mécanisme d’auto-certification, pour les entreprises établies aux États-Unis, reconnu par la Commission européenne comme offrant un niveau de protection adéquat aux données personnelles transférées par une entité européenne vers ces entreprises.

© Photos : Flickr

Charles Thibout

Charles Thibout

Enseignant-chercheur à l'IRIS, diplômé de Sciences Po Rennes, de l’ENS Cachan et de l’université Paris 1. Il enseigne également la géopolitique à l’Institut européen de journalisme (IEJ).En savoir plus ...